Le livre de bord de Nicole

   

 

LA DERNIERE TRAVERSEE

 LE LIVRE DE BORD DE MEROVEE.

 LE LIVRE DE BORD DE MARINE.

LES PHOTOS

 

DIMANCHE 21 JUILLET 2002.

            C’est parti… Gloria, venu nous dire au revoir largue nos amarres. Nous promettons de lui téléphoner à notre arrivée. Nous emportons avec nous sa chaleur, son énergie, sa générosité qui semble ne pas avoir de limite.

            A la sortie du fjord la mer agitée, le vent de Nord-Est est froid, humide. Il fait gris, c’est difficile de prendre la mer. Tout le monde est un peu tendu  à bord. Nous guettons l’apparition de mal de mer, mais grâce au Sureptil, l’estomac semble vouloir rester à sa place.

            L’après midi le vent se calme ainsi que la mer. Chacun prend sa place et se prépare à la nuit.

 

LUNDI 22 JUILLET 2002.

            C’est calme, ouaté. Le brouillard est là. Les enfants ont pris leur quart du matin ( 6 à 8 pour Tanguy et 8 à 10 pour Marine) ce qui nous permet de faire la grasse matinée. Mérovée avance doucement entre 3 et 4 nœuds, pèpère…

            Le soir, le vent donne un peu plus. Nous croisons bateaux de pêche et cargos qui nous souhaitent bon voyage.

 

MARDI 23 JUILLET 2002.

            Marine crie « Elles soufflent ! » Comme au temps des baleiniers quand l’homme de vigie guettait le souffle des baleines. Elles sont 3 à passer à quelques distances du bateau. D&ans l’après midi un banc de dauphins passent du temps à jouer à l’étrave.

            Le fax météo vient de nous sortir les prévisions pour 48 heures et 96 heures. Elles ne sont pas bonnes et attaquent un peu notre moral. Nous décidons de descendre un peu plus en latitude pour essayer de prendre la dépression prévue par l’arrière ; mais bon, ce ne sont que des prévis à long terme… Wait & see.

            Ce soir, le vent souffle bien du sud. Jean-Mi prend un ris pour la nuit et roule un peu de génois. Nous avançons bien.

            Les enfants ont repris les legos techniques abandonnés depuis quelques années. Ils sont bien, posent souvent des questions sur notre future vie à Vannes. Il faut dire que notre tête est pleine d’interrogations. La traversée se prête bien aux multiples divagations de l’esprit. Nous repensons à ce fabuleux voyage en famille, aux nombreuses rencontres et amitiés construites autour du monde, à cette dernière escale si chaleureuse à Terre-Neuve et tout ça se mélange à nos inquiétudes, à nos désirs, à nos espoirs dus à notre retour en France.

 

MERCREDI 24 JUILLET 2002.

            Mer calme, nous avançons tranquillement à 5 nœuds, dans le brouillard. L’eau de mer se réchauffe progressivement : de 6° à Fermeuse, elle est passée à 12°. La température extérieure est meilleure mais le soleil nous manque. Jean-Mi bouquine dans la timonerie (merveilleuse timonerie !) et les enfants sur le tatami ont repris leurs légos. La vie est paisible, le temps est comme suspendu, l’arrivée est encore loin.

            Partie de tarot en fin d’après midi, ou je perds haut la main…

            Dans la nuit le vent force et passe au sud-ouest. Au petit matin, le brouillard a disparu, tout est gris. Tout le monde dort. A 6 heures Tanguy prend son quart, du sommeil plein les yeux.

 

JEUDI 25 JUILLET 2002.

            La mer se calme et le vent faiblit.

            Tous les matins nous écoutons la météo marine et surprise, aujourd’hui, nous avons eu un message d’Arielle, journaliste sur RFI, qui nous souhaite un bon voyage. C’est sûrement Luc, le skipper de Top 50, un superbe bateau de course, rencontré à Halifax et Chantal qui ont passé le mot. C’est sympa d’avoir eu une petite pensée pour nous, perdu au milieu de l’océan.

            Le brouillard s’est dissipé, c’est chouette de voir l’horizon. A 6 heures, apéro au pâté Breton suivi d’un tarot.

            La conversation revient chaque jour sur la France, cette nouvelle vie à organiser. De nombreuses questions restent sans réponses… Surprise !

 

VENDREDI 26 JUILLET 2002.

            Quelques culottes de gendarmes dans un ciel bien tourmenté. La mer est agitée, le vent de Nord-Est… A la météo de ce matin, on nous annonce 2 à 3 dépressions derrière nous, faisant route à l’est … J’en ai profité pour mettre de l’ordre dans le bateau et faire une grosse tournée de pain car nous avons juste fini celui de Terre-Neuve.

            Depuis hier nous sommes dans le Gulf Stream. Nous avons pu enfin quitter les pulls et les chaussettes. L’eau de mer est passée à 20°, c’est un bonheur de faire la vaisselle.

            Les enfants sont cools, bouquinent, jouent. Nous discutons souvent ensemble, parlons de cette France qu’ils ne connaissent pas ou si peu. Mais cela nous semble irréel, nous avons du mal à nous imaginer ce retour, cet arrêt surtout, la fin du voyage ensemble.

            Cet après midi le vent force et s’oriente doucement Est, en plein dans le nez. Un ris, deux ris, la trinquette explose, usée. Jean-Mi est tendu comme une arbalète. Il mange à peine les pâtes du soir, c’est un signe. Dans la nuit il faut prendre le 3ème ris. La mer est grosse. Impossible de se reposer car le bateau est transformé en checker bruyant.

            A la cape quelques heures, nous laissons passer le gros du mauvais temps. Le matin la mer est toujours grosse et le vent dans les 30 / 35 nœuds, mais nous reprenons progressivement notre route, le vent virant au Nord – Nord-Ouest.

 

SAMEDI 27 JUILLET 2002.

            50 miles sur la route en 24 heures… Dur, dur pour le moral, mais on risque de rattraper ça, car une dépression est annoncée pour dans 48 heures !

            Personne n’est gaillard ce matin car le sommeil est dur à trouver quand on fait toboggan sur le tatami avec les mouvements du bateau. La mer est toujours très agitée mais nous sommes presque sur la route. Il reste 1450 miles.

            Le soir, le ciel se découvre, il fait magnifiquement beau, c’est super, petits nuages, coucher de soleil. Le vent tombe progressivement et Jean-Mi, à minuit rentre dans le bateau pour une bonne nuit calme.

 

DIMANCHE 28 JUILLET 2002.

            Réparation du génois, qui fatigué de ses 50000 miles s’est déchiré. Nous sommes au moteur, pas de vent, mais la mer est toujours houleuse.

            Soleil ! Douche et bain de mer pour Tanguy et Jean-Mi qui a voulu vérifier l’état du safran. Cela fait du bien d’être tout propre.

            A midi, patates sautées, flageolet, porc, salade de choux à la féta. Le grand luxe quoi !

            Le ciel se recouvre progressivement et on se demande à quelle sauce nous serons mangés. Pour l’instant, c’est l’heure de l’apéro et du tarot. Nous discutons avec les enfants, rires, blagues, c’est le bonheur.

 

LUNDI 29 JUILLET 2002.

            Soleil et vent, le bateau file entre 6 et 7 nœuds. La mer est bien agitée et donc peu confortable, mais bon on ne va pas râler. Chacun se cale dans un coin, bouquine. Tout le monde est content d’avancer et de retrouver le ciel bleu.

 

MARDI 30 JUILLET 2002.

            Grand soleil, on remet toute la voile, la mer s’est calmée, le pied !

 

MERCERDI 31 JUILLET 2002.

            Soleil et calme. On se douche sur les passavants avec bonheur. Le soir le vent a trop faibli et nous n’avançons plus, nous passons la nuit au moteur.

 

JEUDI 1er AOUT 2002.

            C’est le mois de notre arrivée. La France n’est plus qu’à 900 miles. Que c’est proche ! Que de miles parcourus avant de toucher au but. Cela nous paraît irréel. Nous avons beau imaginer cette arrivée, cette nouvelle vie, passer des heures à discuter de nos projets, se poser milles questions qui n’ont pas de réponses…. Rien n’y fait. Pour l’instant seule compte la mer et son immensité. Même les autres bateaux l’ont désertée. Les jours se ressemblent et ont perdu leur consistance. C’est une sorte d’apesanteur, d’intemporalité.

            Les pains seront bientôt près à être enfournés. Marine prévoit un gâteau pour ce soir.

Nous faisons tous une orgie de bouquins. Soleil et tout petit vent, mais nous progressons doucement, les voiles battent un peu. Il faut retangonner.

 

VENDREDI 2 AOUT 2002.

            Ciel gris et bas, la mer reste agitée, sans plus. Les cartes météo sont bonnes, tant mieux. Par contre, le pêche, c’est pas terrible. Il faut dire que nous ne sommes pas doués…

            Partie de scrabble avec Tanguy. Marine dévore un bouquin par jour, il faut assurer.

            Nous revoyons à nouveau des cargos. Jean-Mi a été en contact avec l’un d’entre eux qui a accepté d’envoyer un fax à Elodie pour dire que tout allait bien. L’officier nous a proposé de l’eau, du fuel et nous a demandé si nous avions besoin d’assistance médicale et tout et tout !!!!!!! Sympa, mais non, tout va bien. Un steak et une salade auraient été les bienvenus, mais nous n’avons pas osé…

 

…../…..

 

LUNDI 5 AOUT 2002.

            Pas de vent, le moteur tourne. Nous sommes en plein milieu d’un anticyclone. Ce matin nous avons réussi à faire quelques heures à la voile à 3 nœuds. C’est calme, calme, comme au mouillage. Marine a passé son après-midi devant un CDRom de recettes de cuisine. Ce n’est pas bon du tout après 15 jours de mer et que toutes les réserves de frais sont épuisées.

            La France se rapproche à grand pas, et nous en parlons souvent, mais nous ne ressentons pas encore l’excitation de l’arrivée.  Nous sommes encore dans le rythme de ces journées calmes au milieu de l’immensité qui semble sans fin. 15 jours, cela commence à faire et nous a déconnectés de la terre. J’ai l’impression que nous y croirons quand nous aurons le pied dessus. Il reste 457 miles.

 

MARDI 6 AOUT 2002.

            L’anticyclone des Açores gonfle et nos voiles pendent lamentablement. Quelques heures avec le spi qui nous a entraîné à la vitesse de 3 nœuds… La risée Yanmar a donc repris le dessus.

            Marine nous a préparé un petit festin pour midi : Asperges et canapés de crème de saumon avec des olives ; Taboulé au thon et à la macédoine ; Tarte aux pommes et à la confiture de framboise. Absolument délicieux. La mer est si calme qu’il est facile de se mettre aux fourneaux. Il faut juste un peu d’imagination pour innover avec les boites de conserve.

            Partie de tarot comme d’hab. Sympa ce rendez-vous du soir.

            Les enfants sont à l’ordi, Jean-Mi fini son bouquin avant de s’installer pour le premier quart de nuit. Le radar surveille l’approche des cargos, mais nous veillons pour surveiller l’approche du vent… au cas ou…

 

MERCREDI 7 AOUT 2002.

            Il est arrivé, tout d’un coup, sans prévenir, dans la nuit. Mérovée file à 6 nœuds, c’est super, et ce matin le GPS annonce 287 miles.

            Le soir, juste avant la tombée de la nuit, un cargo arrive de notre arrière tribord avec une route convergente. Petit coup de radio VHF pour dire bonjour, demander la météo. L’équipage est à peine aimable. Jean-Mi raccroche surpris. Le cargo nous passera à moins de 100 mètres du coté tribord et coupera notre route au ras de nos moustaches. Nous restons médusés par ce geste, incompréhensible. Ils nous avaient bien vus et entendus, mais n’a en rien dévié de sa route. Nous étions près à mettre un coup de barre à gauche, mais nous étions tangonné, avec une mer formée et nous avancions à 7 nœuds.

Nous renouvelons la prudence aux enfants au sujet des cargos quand ils sont de quart. Je crois qu’il n’y avait pas besoin tellement ils ont été impressionnés par la masse de celui qui nous avait frôlé.

 

JEUDI 8 AOUT 2002.

            Le vent a soufflé toute la nuit.

            Ce matin, temps gris, ciel bas, une dépression est annoncée. Mais à bord, tout le monde est content car aujourd’hui nous pouvons dire : « Demain, on arrive ! »Cela résonne bizarrement dans nos têtes, on a du mal à imaginer, alors on n’arrête pas de ce le dire.

            Nous choisissons notre menu d’arrivée et de fête : salade au fromage de chèvres chauds, rossbeef, fromages, fruits, glaces et chacun de rajouter ce qu’il préfère… Champagne pour arroser tout ça !

            Cet après-midi, le vent force encore, nous prenons le 3ème ris. Nous filons encore à 7 nœuds. Il reste 100 miles à parcourir. Nous sommes presque chez nous, mais où c’est : chez nous ? Pour les enfants c’est la découverte de leur pays, ils n’y sont jamais aller à l’école, tout est à construire pour eux. Je crois que c’est ce qui leur plaît d’ailleurs, la nouveauté, l’espoir de belles rencontres.

 

VENDREDI 9 AOUT 2002.

            Que la nuit à été longue !

            Mer et vent sont restés fort jusqu'àu matin. De nombreux bateaux de pêche obligent à rester vigilants. Vers 3 heures le faisceau du phare de sein balaye le ciel. A 8 heures, Jean-Mi aperçoit la terre en premier. Le rêve prend consistance.

            Malgré le mauvais temps nous croisons pas mal de voiliers. Nous arrivons à Concarneau à 13 heures. La marina est bondée, mais nous pouvons nous amarrer côté chenal, là où c’est interdit.

            Nous avons du mal à réaliser que c’est la fin du voyage, que la France n’est pas une simple escale après une grande traversée. Le soleil perce et les culottes de gendarmes sont de plus en plus nombreuses. Nous partons visiter cette belle ville, manger du bon pain et écouter les gens qui parlent tous français.

 

QUELQUES JOURS PLUS TARD…..

            Ce tour du monde a été une merveilleuse aventure familiale, un fabuleux terrain de découverte pour nos enfants et pour nous même, une ouverture vers les autres en favorisant les rencontres, en comparant les différentes façons de vivre de part le monde.

            Hier nous étions à un concert de musique celtique, en plein air, devant le port de concarneau. Dès les premières notes, une jeune fille se mit à danser, sans complexe, vivant la musique sans retenue. Marine la regardait en souriant. La jeune fille se retourna et nous avons pu voir qu’elle était mongolienne. Marine m’a alors dit : » Tu vois, c’est eux qui sont normaux, elle vit sa musique sans tenir compte du qu’en dira t’on… C’est nous qui sommes coincés »

            Ses paroles illustrent bien leur manière de percevoir les autres. Ils n’ont pas d’a priori. La différence n’est pas négative, mais elle est synonyme de richesse.

            C’est le plus beau cadeau de ce tour du monde.